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Journalisme autrement : un retour aux sources

Journalisme autrement : un retour aux sources

19/10/2018253Views

Comment penser et pratiquer le journalisme autrement ? La Fabrique de l’info 2018 a posé la question aux rédacteurs en chef des précédentes éditions, aujourd’hui journalistes professionnels. Ils sont confrontés aux réalités d’un métier qui doit explorer d’autres territoires pour se renouveler. 

« L’avenir des médias passe par le fait d’aller là où se trouvent les modes de consommation, là où sont les attentes des gens. » Comme Mickael Frison, rédacteur en chef de La Fabrique de l’info en 2011, ils sont près d’une dizaine d’anciens « red-chefs » a avoir témoigné sur leurs visions et leurs expériences d’un journalisme autrement. D’aucuns évoquent l’usage des nouvelles technologies. D’autres prônent un retour aux sources pour aborder la profession autrement.

Une manière de penser différemment le métier s’impose face au formatage constaté dans de nombreux médias « mainstream ». Les grandes messes d’information qui rassemblaient toute la famille autour du poste de télévision sont aussi remise en question. En 2018, le constat est clair. La façon de consommer l’information et les types de contenus ont évolué. Les supports se sont également diversifiés. Smartphone, live magazine, réseaux sociaux, stories… Reste aux journalistes d’adapter leur pratique aux usages des publics.

Mickaël Frison insiste notamment sur les modes de consommation médiatique des plus jeunes :

Mickaël Frison évoque les anciens codes des médias.

Vu du terrain

Parmi ces anciens élèves de l’institut de journalisme de Bordeaux-Aquitaine (IJBA), chacun conçoit une autre manière de faire du journalisme, par le prisme de son média de prédilection. « À la télé, le « journalisme autrement », en ce moment, c’est tout ce qui est « module », ce genre de reportages avec du texte et de la musique. La télé qui se lit, c’est un peu novateur», lance Anaïs Furtade, diplômée de l’IJBA en 2016, aujourd’hui journaliste pour France Télévisions.

Issue de la même promotion, Hodane Hagi Ali évoque aussi une tendance qui se généralise dans le monde de la radio. Elle est pigiste pour la radio Outre-mer la Première« Je pense aux podcasts natifs, qui aujourd’hui n’ont pas forcément une audience gigantesque, mais cela va largement se modifier. Tout dépend comment la radio va évoluer. » Les podcasts natifs sont des productions sonores diffusées uniquement sur le web. Ce format permet d’aborder d’autres manières de s’adresser aux publics.

Hodane Hagi Ali à propos de la Guyane.

Face à la défiance

La plupart des anciens rédacteurs en chef de La fabrique de l’info évoquent l’ensemble des supports où le journalisme doit se faire autrement : réseaux sociaux, plateformes vidéo telles que Youtube, smartphones et autres objets connectés. En somme, ils pensent qu’une autre manière de faire son travail de journaliste passe par l’adaptation de leur pratique aux nouvelles technologies. « Aujourd’hui, avec le digital, il y a d’autres moyens de s’exprimer, d’autres formes. Les infographies, les stories, par exemple. [Mais] les bases du métier restent les mêmes, la rigueur reste la même », évoque Mickaël Frison.

Pour Julie Beckrich (promo 2009-2011), journaliste à France 2 et actuellement en reprise d’études, ce qui pousserait à faire du journalisme
« autrement » relève avant tout d’une remise en cause du métier.« Il y a des questions qui se posent par rapport à la défiance et à la méfiance que l’on peut parfois avoir vis-à-vis des pratiques des journalistes, concède-t-elle. Réfléchir à un journalisme autrement, c’est parfois lever cette méfiance-là.»La dernière étude sur la crédibilité des médias, réalisée pour le quotidien La Croix au début de l’année, montrait pourtant une évolution positive de la confiance envers les médias traditionnels (seul Internet accusait une très légère baisse). En tête du plébiscite, certes relatif, la radio culminait à 56 % de confiance, soit seulement un peu plus d’un Français sur deux.

Julie-Beckrich parle de la défiance du public face au journalisme.
Julie Beckrich – La défiance face au journalisme

Et pour contrer cette défiance, un retour aux sources dans la pratique journalistique s’est imposé depuis une dizaine d’années. Le fact-checking est apparu comme une nouvelle pratique du journalisme. Pourtant, vérifier les faits est l’essence même du métier. Maïder Gérard, diplômée en 2017, vérifie les informations des reportages et des documentaires de la boîte de production Elephant.

« On revient aux fondamentaux, mais le fact-checking est très récent, c’est une nouvelle forme de journalisme », affirme-t-elle. La rédactrice en chef de l’édition 2016 avait travaillé avec les autres élèves de sa promotion sur le « journalisme de demain ». Ils avaient imaginé le journalisme en 2067, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’IJBA.

Pour Maïder Gérard, les écoles de journalisme ne peuvent pas former à tous les types de pratiques : « il faut continuer à se renseigner, à regarder ce qui se fait. Il faut garder un intérêt et l’œil ouvert sur le journalisme et son évolution. Ensuite, c’est notre intérêt qui nous porte vers différents types de journalisme. » (Crédit : C.B)

Plus de contacts avec les « vraies gens »

Les bases du métier se trouvent aussi dans le rapport, tant avec les consommateurs d’informations, qu’avec ceux qui sont interrogés ou suivis pour réaliser des articles. « Je trouve qu’il y a beaucoup plus de pertinence à être vraiment proche des gens, à les écouter. C’est ça, le journalisme autrement », assure Jaël Galichet, co-rédacteur en chef avec Maïder Gérard. Aujourd’hui, il travaille pour France 3 dans différentes régions. Et pour lui, cette proximité avec le public se traduit au travers de certains outils numériques.

Jaël Galichet (promos 2014-2017) donne un exemple de nouvelle approche de diffusion de l’information :

Jaël Galichet parle de France 3 Champagne-Ardennes.

De son côté, Florent Pecchio, rédacteur en chef de la toute première édition de La Fabrique de l’info en 2008, confirme l’importance du lien à nouer avec les lecteurs. Il œuvre depuis trois ans à l’Essor Savoyard, hebdomadaire appartenant au groupe Presse Alpes-Jura. « Avec les réseaux sociaux, on essaie de faire participer les gens, c’est assez instructif de voir comment notre travail est perçu. Aujourd’hui, on peut le savoir immédiatement et ça nous permet parfois de nous remettre en question », confie-t-il. Mais l’ancien rédacteur en chef n’en demeure pas moins sceptique quant à la possibilité de se dégager des formats existants pour envisager une autre manière de travailler. « On aimerait bien faire des choses parfois plus fouillées. À mon niveau, on a toujours un impératif de production. On doit faire pas mal de papiers par semaine et ça se joue parfois au détriments des sujets. Je ne suis pas sûr que l’on puisse faire du journalisme autrement. »

Un constat que partage également Jaël Galichet du côté de la télévision :

Jaël Galichet, à propos du formatage à la télévision.

La formation en question

D’aucuns considèrent que ce formatage trouve son origine dans les lieux de formation au métier. « Dans une école, il y a forcément un enseignement qui est classique, car on va te former pour que tu en sortes au bout de deux ans et que tu puisses travailler », lâche Hodane Hagi Ali. La pression du marché de l’emploi aurait ainsi raison d’approches innovantes dans l’enseignement.

Mais penser d’autres manières de pratiquer le métier nous ramène encore à un retour aux sources. « Aujourd’hui quand on parle de journalisme autrement, il y a l’idée de redonner de la place aux gens qu’on interroge », affirme Claire Thoizet, rédactrice en chef de la dernière édition de La Fabrique de l’info. Fraîchement diplômée, elle estime avoir appris et éprouvé une telle approche au sein de l’école. « Je trouve qu’à l’IJBA, on est pas mal sur le côté terrain. C’est une école où l’on en fait beaucoup. Dès le premier jour, on nous envoie dans Bordeaux pour voir ce qu’il s’y passe ».

Clément Le Goff confirme l’importance du lien avec les téléspectateurs.
Clément Le Goff – Le lien avec les téléspectateurs

Et sur le terrain, Clément Le Goff, co-rédacteur de La fabrique de l’info avec Florent Pecchio en 2008 et aujourd’hui journaliste au 20h de France 2, se remémore l’intérêt d’un module d’enseignement pratique tel que la Fabrique de l’info pour agir autrement dans son métier : « systématiquement, depuis 2 ou 3 ans, je rappelle les gens que j’ai interviewés pour leur demander ce qu’ils en ont pensé. C’est important de garder un contact et de maintenir un lien », affirme-t-il, comme une nécessité de montrer les coulisses de son travail. « Si nous, nous expliquons notre métier aux téléspectateurs, ils peuvent davantage se rendre compte de la véracité des informations. »

Pour Clément Le Goff le journalisme de terrain prime avant tout.
Clement Le Goff – Contre le journalisme de bureau

Le journalisme définitivement tourné vers le public, pour éviter que ce dernier ne pense que le journaliste ment, que l’autre-ment.

Clément BILLARDELLO avec Charlotte BONITEAU