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Journalisme autrement : entre retour aux sources et nouveaux territoires

Journalisme autrement : entre retour aux sources et nouveaux territoires

19/10/20181364Views

Comment penser et pratiquer le journalisme autrement ? La Fabrique de l’info 2018 a posé la question aux rédacteurs en chef des précédentes éditions. Aujourd’hui journalistes professionnels, ils sont confrontés aux réalités d’un métier qui doit parfois explorer d’autres territoires pour se renouveler, tout en préservant ses fondamentaux.

« Aujourd’hui, il y a un vrai problème de défiance vis-à-vis des journalistes. » Après avoir posé ce constat, Clément Le Goff, co-rédacteur en chef de la Fabrique de l’info (FDI) en 2008, estime que le métier de journaliste est l’un des plus détesté en France. « C’est peut-être parce que notre profession n’explique pas assez ce qu’elle fait et qu’il n’y a pas assez de dialogue avec les téléspectateurs », propose-t-il pour en expliquer les raisons.

Clément Le Goff : « C’est important de garder un contact et de maintenir un lien avec le public. » (photo : France 2)

Et pour se remettre en cause et chercher à faire du journalisme autrement, Clément Le Goff, aujourd’hui reporter au 20h de France 2, juge qu’il est essentiel d’ouvrir une partie des coulisses du métier à ceux et celles qu’il rencontre. « Systématiquement, depuis 2 ou 3 ans, je rappelle les gens que j’ai interviewés pour leur demander ce qu’ils en ont pensé, raconte-t-il. C’est important de garder un contact et de maintenir un lien. » Une approche qui lui permet, par la suite, de passer moins de temps à convaincre ses interlocuteurs de répondre à ses questions.

L’existence de médiateurs au sein, par exemple, de France 2, France Inter ou encore Sud Ouest, apporte également des éléments essentiels au public pour comprendre la fabrication de l’information. Il y a là un enjeu de crédibilité et d’honnêteté, qui pourrait trouver ses limites dans la réalisation d’une enquête ou dans le cas de la protection des sources. « Si nous expliquons notre métier et que nous faisons un travail de pédagogie auprès des téléspectateurs, ils peuvent davantage se rendre compte de la véracité des informations ou, en tous cas, comprendre comment nous sommes parvenus à transmettre et à diffuser une info », affirme Clément Le Goff.

Clément Le Goff confirme l’importance du lien avec le public.

La chasse aux fake-news

Pour Julie Beckrich (promo 2009-2011 de l’IJBA), journaliste à France 2 et actuellement en reprise d’études, ce qui pousserait à faire du journalisme « autrement » relève avant tout d’une remise en cause du métier.« Il y a des questions qui se posent par rapport à la défiance et à la méfiance que l’on peut parfois avoir vis-à-vis des pratiques des journalistes, concède-t-elle. Réfléchir à un journalisme autrement, c’est parfois lever cette méfiance-là.»

Julie Beckrich : « Le journalisme autrement ça peut-être par exemple le journalisme participatif. » (photo : France 2)
Julie Beckrich parle de la défiance du public vis-à-vis des médias.

Et pour la contrer, un retour aux sources dans la pratique journalistique se profile depuis une dizaine d’années. Le fact-checking est apparu comme une nouvelle pratique du journalisme. Pourtant, vérifier les faits est l’essence-même du métier. Maïder Gérard, diplômée en 2017, vérifie les informations des reportages et des documentaires de la boîte de production Elephant. « On revient aux fondamentaux, mais le fact-checking est très récent, c’est une nouvelle forme de journalisme », affirme-t-elle. La rédactrice en chef de l’édition 2016 avait travaillé avec les autres élèves de sa promotion sur le « journalisme de demain ». Ils avaient imaginé le journalisme en 2067, à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’IJBA*.

Maïder Gérard : « Il faut garder l’œil ouvert sur le journalisme et son évolution. » (photo : C.B)

Plus de contacts avec les « vraies gens »

Le journalisme gagnerait à s’investir dans des zones désertées par les médias, afin de rendre compte de réalités qui seraient encore invisibles. Donner la parole à ceux que l’on entend peu. Pour Jaël Galichet, co-rédacteur en chef de la FDI avec Maïder Gérard, les bases du métier se trouvent dans le choix des personnes interrogées ou suivies pour réaliser des articles ou des reportages. « Je trouve qu’il y a beaucoup plus de pertinence à être vraiment proche des gens, à les écouter. C’est ça, le journalisme autrement », assure Jaël Galichet qui travaille fréquemment pour France 3 dans différentes régions.

Jaël Galichet : « Faire le journalisme autrement, c’est essayer de s’émanciper de tous les standards que l’on a déjà en terme de format » (photo : C.B)
Jaël Galichet évoque la diffusion de stories pour être plus proche des gens


Claire Thoizet, rédactrice en chef en 2017 de La Fabrique de l’info abonde dans le même sens. « Aujourd’hui quand on parle de journalisme autrement, il y a l’idée de redonner de la place aux gens qu’on interroge », affirme-t-elle. Fraîchement diplômée, elle estime avoir appris et éprouvé une telle approche au sein de l’école. « Je trouve qu’à l’IJBA*, on est pas mal sur le côté « terrain ». C’est une école où l’on en fait beaucoup. Dès le premier jour, on nous envoie dans les différents quartiers de Bordeaux, pour voir ce qu’il s’y passe », se rappelle-t-elle.

Nouvelles pratiques d’usage des médias

En 2018, la façon de consommer l’information et les types de contenus a évolué. Les supports se sont également diversifiés. Smartphone, réseaux sociaux, live magazine, etc. Reste aux journalistes à adapter leur pratique aux publics. « L’avenir des médias passe par le fait d’aller là où se trouvent les usages, là où sont les attentes des gens » affirme Mickael Frison, rédacteur en chef de la FDI en 2011. « Aujourd’hui, avec le digital, il y a d’autres moyens de s’exprimer, d’autres formes. Les infographies, les stories, par exemple. [Mais] les bases du métier ne changent pas, la rigueur reste la même », rappelle-t-il. Journaliste à Europe 1, Mickaël Frison insiste notamment sur le rapport des plus jeunes face à l’information (cf audio)

Mickaël Frison : « Le journalisme autrement, ça implique des codes qui ne sont pas ceux du journal télévisé de 20h. » (photo : Europe 1)
Mickaël Frison, au sujet des anciens codes du journalisme.

Tout l’enjeu est de nouer du lien avec son public. Florent Pecchio, co-rédacteur en chef de la toute première édition de la FDI en 2008, a complètement intégré cette approche dans son métier. Il œuvre depuis trois ans à l’Essor Savoyard, hebdomadaire appartenant au groupe Presse Alpes-Jura. « Avec les réseaux sociaux, on essaie de faire participer les gens, c’est assez instructif de voir comment notre travail est perçu. Aujourd’hui, on peut le savoir immédiatement et ça nous permet parfois de nous remettre en question », confie-t-il. Mais l’ancien rédacteur en chef de la FDI n’en demeure pas moins sceptique quant à la possibilité de se dégager des formats existants pour envisager une autre manière de travailler. « On aimerait bien faire des choses parfois plus fouillées. [Mais] on doit faire pas mal de papiers par semaine et ça se joue parfois au détriments des sujets. Je ne suis pas sûr que l’on puisse faire du journalisme autrement. »

De nouveaux formats

Parmi ces anciens élèves de l’Institut de journalisme Bordeaux-Aquitaine, certains conçoivent une autre manière de faire du journalisme en rapport avec le média où ils travaille. « À la télé, le « journalisme autrement », en ce moment, c’est tout ce qui est « module », ce genre de reportages avec du texte et de la musique. La télé qui se lit, c’est un peu novateur», lance Anaïs Furtade , ancienne rédactrice en chef de la FDI et diplômée en 2016. Elle est aujourd’hui journaliste pour France Télévisions.

Hodane Hagi Ali (promo 2014-2016) évoque aussi une tendance qui se généralise dans le monde de la radio. Elle est pigiste pour la radio Outre-mer la Première. « Je pense aux podcasts natifs, qui aujourd’hui n’ont pas forcément une audience gigantesque, mais cela va largement se modifier. Tout dépend comment la radio va évoluer. » Les podcasts natifs sont des productions sonores diffusées uniquement sur le web. Ce format permet d’aborder d’autres manières de s’adresser aux publics.

Hodane Hagi : « Guyane la première a créé une web radio,
faite par les habitants du fleuve Maroni eux-mêmes » (photo : France TV Outre-mer)
Hodane Hagi Ali, à propos du projet de radio participative en Guyane.

Clément Le Goff, lui, ne voit pas forcément la panacée dans toutes ces évolutions. « On est tout le temps en train de chercher des nouveaux formats et de nouvelles manières pour raconter l’info, (…) mais il ne faut pas oublier le fond et aller sur le terrain, car c’est là que se trouvent les histoires et les reportages. »

Clément Le Goff s’oppose au journalisme de bureau.

Clément BILLARDELLO avec Charlotte BONITEAU