C’est l’un des classiques du métier de journaliste politique. Les déjeuners “off” (the record) partagés avec les élus sont leur quotidien. Souvent décriée par le public comme étant le symbole même de la connivence, cette pratique rythme l’histoire politique du pays. Même si Emmanuel Macron a décidé de mettre fin à ce rituel à l’Élysée. Pour l’instant…

Récemment, la rumeur d’un déjeuner entre le président de la République et certains éditorialistes a circulé dans les rédactions. “Faux”, rétorque la journaliste de RTL, Alba Ventura, co-auteure d’un livre sur les repas entre journalistes et personnalités politiques, Le Bal des dézingueurs (Flammarion, 2016). « Tous les journalistes ont cru que nous avions partagé la table d’Emmanuel Macron, mais ce n’était pas le cas. Nous étions une quinzaine à être reçus par Bruno Roger-Petit et Sylvain Fort”, deux de ses conseillers en communication. Le plus jeune chef de l’État cultive la différence avec son prédécesseur. “Avec François Hollande, c’était open bar. Il sera difficile à égaler pour un président”, avance François-Xavier Bourmaud, grand reporter au service politique du Figaro, accrédité à l’Elysée. Les déjeuners, les “off” d’une heure pendant les voyages officiels, étaient devenus la règle sous le quinquennat précédent.

Mais Emmanuel Macron a décidé de faire table rase du passé. Pour le gouvernement, c’est différent. D’après François-Xavier Bourmaud “il y a une forme de crispation. Mais c’est normal, quand tout se met en place. Elle était encore plus forte dans ce cas, car de nombreux ministres découvraient le pouvoir. Ils ont aussi eu tendance à sur-interpréter la consigne d’Emmanuel Macron, tout était verrouillé. Depuis, ils se sont un peu relâchés. La nature a repris ses droits”. Le off the record s’est remis en marche, notamment lors de ces fameux déjeuners réunissant autour d’une même table politiques et journalistes.

“Voir les déjeuners comme le symbole de la connivence, c’est la plus grosse connerie qui soit” Laureline Dupont, Le Point

Le midi, aux abords de l’Assemblée, dans le très chic 7e arrondissement de Paris, les restaurants jouxtants le palais Bourbon fourmillent de politiques. Tous sont attablés, accompagnés de plusieurs journalistes, carnet de notes en main. Le moment semble informel, mais c’est bel et bien un exercice particulier et répandu en France auquel les journalistes politiques se livrent. “C’est une manière de travailler. Nous avons besoin de cette pratique”, explique Alba Ventura. En semaine, ils partagent la plupart de leur repas avec un représentant politique. 

 

Critiqués par une partie de leurs confrères, stigmatisés par l’opinion publique, ces rendez-vous représentent “près de la moitié du travail d’un journaliste politique”, selon une source proche de La Fabrique de l’info. L’exercice est pourtant vu comme le symbole même de la connivence entre journalistes et politiques, dans une période où ces deux professions sont plus que décriées en France. Et, selon les principaux intéressés, le fait de s’asseoir à la table d’un membre du gouvernement ou d’un élu n’altère en rien leur éthique. Certains de ses confrères déplorent pourtant l’exercice. Pour eux, partager un repas est le symbole même d’une caste où la profession est prise en flagrant délit de collusion. “Dire cela, c’est la plus grosse connerie qui soit, c’est le cœur du journalisme politique, explique Laureline Dupont, rédactrice en chef du service politique au Point. Je n’ai jamais eu l’impression de faire entaille à mon indépendance en déjeunant avec un politique”. D’autres bâtissent leur image sur la distance qu’ils s’imposent avec les politiques, loin des micros. Jean-Jacques Bourdin n’hésite pas à répéter à l’envi qu’il s’est “imposé de ne jamais déjeuner avec un responsable politique”.

Confidences autour de l’assiette

Pourtant, pour les journalistes, le rite est immuable. Essentiel diront même certains. Pour eux, c’est l’occasion de recueillir les dernières infos et les perceptions des membres d’un parti aux idées diverses. “Récemment, lorsque le groupe Les Constructifs s’est constitué à l’Assemblée Nationale, il était intéressant de rencontrer les membres des différents courants du parti Les Républicains. Recueillir leurs sentiments et leurs échos sur cette scission”, explique Alba Ventura. “Ils sont comme tout le monde, ils sont plus à mêmes de parler autour d’une table. Quand on est invité, on est plus propice à la confidence”. Mais pourquoi sont-ils plus ouverts lors de ce rituel de la journée ? “L’attitude dit beaucoup d’une personnalité, selon la journaliste de RTL. Cela permet de ressentir dans quel état d’esprit est la personne. On voit beaucoup plus ça lors d’un déjeuner”.

Paroles de comptoir et triple “off”

D’autres facteurs, moins relationnels et sentimentaux, expliquent ce rendez-vous de la mi-journée. Le côté pratique est souvent avancé pour les politiques. Ils se rendent généralement près de leur bureau, cela permet de “travailler” même lors la pause méridienne. “Les agendas sont très chargés, le temps du déjeuner est un moment propice à ce genre de rencontres”, explique la grand reporter du Monde, Raphaëlle Bacqué. “Et puis c’est culturel, poursuit-elle. On échange beaucoup de choses autour de la table mais ce n’est pas une exception française. Dans d’autres pays latins, comme en Italie, ces déjeuners ont une grande importance”. En revanche, dans les pays anglo-saxons, cette pratique est nettement plus rare, voire inexistante.
Tous les propos tenus lors de ces rencontres sont “off the record”. Comprenez loin des micros et des caméras. Ceux-ci pourront être réutilisés par les journalistes, sans en citer l’auteur. Une manière fine pour le politique de faire passer un message, une pensée qui peut parfois aller à contre-courant de la ligne fixée par son parti ou le gouvernement dans lequel il travaille. Toutes ces citations recueillies autour d’une table ont un degré d’importance bien distinct. Certaines pourront être utilisées librement par le journaliste qui les recueillent. D’autres confidences, considérées comme du “off de off” ne pourront être dévoilées dans les média. Certaines personnalités évoquent même le “triple off”, “le off de chez off de chez off” quand le politique souhaite s’exprimer plus librement. Mais attention, rien n’empêche le journaliste de le “cracker” et de dévoiler les propos. “Il n’y a pas de règles, c’est au feeling”, assure François-Xavier Bourmaud. “Certains politiques pensent que nous sommes amis et qu’ils peuvent nous confier des choses qu’on ne va pas partager, qu’on les tiendra à l’abri de tout ça”, explique Alba Ventura. Elle tempère tout de même : “Quand on me dit ‘ça il ne faut pas le répéter’, je fais attention. Certaines choses ne se racontent pas”.

“Les responsables politiques ont moins de pouvoir”

Et si autrefois le “off” avait une valeur fondamentale dans le milieu politique, celui-ci semble quelque peu désuet aujourd’hui. “Les responsables politiques ont moins de pouvoir, ils ne leur restent que la parole. Ils ont envie de direct, d’être identifiés. Ce n’est plus la même chose qu’à mes débuts”, assure Raphaëlle Bacqué. Selon elle, l’essor des sources d’information numériques est la cause de cette libération de parole. “Il y a vingt ans, les responsables politiques étaient moins connus, moins sollicités. Aujourd’hui, ils sont à la télé tous les quatre matins, il y a de moins en moins de off”. Même son de cloche pour l’éditorialiste de RTL qui estime que “désormais rien n’est plus vraiment off dans ce milieu”. Ce sont désormais d’autres secteurs qui privilégient cette méthode d’information. Là où la parole se doit d’être discrète. Où les enjeux sont conséquents. Tant d’un point de vue financier que personnel. “Les milieux économiques et sportifs sont aujourd’hui principalement concernés”, explique Raphaëlle Bacqué. Ces secteurs, plutôt avares en terme de confidences, génèrent aujourd’hui beaucoup d’argent. Et la moindre parution d’information peut se révéler destructrice pour la firme. Des conséquences majeures aux enjeux multiples qui poussent les acteurs à se faire discrets. Mais ce dont les journalistes raffolent dans le cadre de leur travail. Le jeu de l’off et de la demande, en quelque sorte. 

Pierre Barbin et Bastien Coquelle